La poésie

La poésie ?

- Non, aucune idée.

 

Ma poésie ?

- Une chienne abandonnée sur le parking du Atac, sa chaîne de fer qui frotte le sol, crissements de bagnole, oui, une jeune chienne apeurée qui jappe, grogne, jacte, une jeune chienne qui racle sa face contre le bitume et tire du collier, s'en fout des fleurs, s'en fout du temps, s'en fout des rimes, s'en fout la peur, s'en fout la mort, s'en fout plein les babines de bave, oui, ma poésie est une jeune chienne abandonnée sur le parking du Atac qui retient son râle depuis trop longtemps quand elle se met à hurler, museau en sang, oui, ma poésie est sonore, dite de gueule, cliquetis du métal, dérapages de griffes et échos des crocs, oui, ma poésie est dans les sons, dans la bouche, dans le souffle, dans le corps, elle est thoracique, une jeune chienne qui ressent la cage, qui se bouffe la langue, s’étouffe dans ses cris, s’étouffe dans son collier, qui tire dessus jusqu'à n'en plus pouvoir, oui, ma poésie est à bout, à bout de shit entre les doigts, oui, ma poésie est une jeune chienne abandonnée sur le parking du Atac, à bout, avec les yeux injectés, exorbités, les vapeurs de pot d'échappement qui défoncent, oui, ma poésie est à bout, à bout de course, à bout de laisse, à bout portant, à portée d'toi, en face à face, sur la scène, dans les écouteurs, sur une page ou dans la rue, ma poésie est à un doigt de toi, un doigt qu'elle mate, un doigt qu'elle sent, un doigt qu'elle te laisse l'effleurer, un doigt qu'elle te laisse la toucher, sans pâlir, un doigt qu'elle te laisse passer entre son cou et son collier, un doigt qu'elle te lèche, pas rancunière, la détacher, clic, jeune colère, oui, ma poésie est là, maintenant,

 sur

ta jugulaire.

 

 

 

M.F, novembre 2017.

Chanceuses, chanceux

Puisqu’aujourd’hui la révolte est si simple, puisqu'il en faut peu pour être en lutte, puisque le moindre pas de côté est une danse de sabbat, puisque rien n'est possible, alors tout est combat, puisqu'il suffit de s'aimer fort, totalement, entièrement, deux corps intégralement nus sur la bande d'arrêt d'urgence, l'urgence, accepter l'urgence, nous sommes la seule urgence, et refuser le gilet jaune, surtout, refuser le gilet jaune, s'aimer comme un crissement de glissière, ça choc, ça plie, ça tord, ça déraille les lignes droites et ça accepte le ravin, tous les ravins, ça chute, ça chute bien, ça chute ensemble, ça chute joie, ça ne chute pas l'un au dessus de l'autre, ça ne chute pas l'un en dessous de l'autre, ça chute ensemble, à même corps, à même vitesse, à même impacte et ça se fout des flash info trafics, ça fonce, les flèches défilent très vite, et ça se laisse intègre dans sa chute, et ça se laisse son air à vif qui te rentre dans le nez et te fouette le visage, chacun son air, chacun son petit air dans sa tête, chacun à se le murmurer à l'autre, chacun à se le fredonner à l'autre, chacun à se le chanter à l'autre, chacun à se le crier à l'autre, chacun à se le hurler à l'autre, joie, comme un crissement de bande d'arrêt d'urgence, c'est la carlingue ou la glissière qui hurle ? Les deux, les deux sans capitaine, sans maitre à bord, le conducteur s'est endormi, tête dans l'guidon, tête dans l'sac, tête dans l'Xanax, tête dans les faux dialogues et vraie connerie d'animateurs radio, « alors Ophélie, dis-nous tout, quand tu suces, t’avale ? » tête ailleurs, « bon, Ophélie, tu nous le raconte cet annulingus ? », tête entre les jambes, « et, dis-le, Ophélie, quelle est ta radio préférée ? », tête dans l'cul, le cul on le ré-invente, on le déstructure, on le désaxe, on le repense, en pleine chute, puisque même ça, aujourd'hui encore, aujourd'hui encore, aujourd'hui encore, aujourd'hui encore plus, c'est déjà la lutte.

 

Chanceux, chanceuses, puisqu'aujourd'hui comme chaque soir, chaque petit soir, dans des halls, dans des ruelles, dans des escalators, dans des squares, dans les ascenseurs, les couloirs, sur les paliers, contre les portes, dans des draps, face à des miroirs, dans milles lieux, milles croupes, milles positions, plein phare, en nage, haut-plaisir, haut-voltage, tu peux faire la révolte.

 

M.F, janvier 2017.

Bouteille d'gaz

11 ans que je bosses ici, métier de merde. Mais faut le voir autrement, c'est là que j'ai trouvé ma femme, une fille géniale, donc sans ce métier de merde, pas de femme, pas de gosses. Mais les gosses ça change tout, tu sais. Ce monde va mal, y a pas un seul tordu assez tordu pour te dire le contraire, des Tarterets à Miami en passant par Taïwan, tout le monde s'accorde là-dessus : ce monde va mal. Et tu sais, j'ai toujours été le premier à me réjouir, en silence, en fumant ma clope le matin avec le petit café, à me réjouir qu'un jour ça pète, que tout ça crame, qu'on en finisse. Mais tu sais quoi ? Depuis que j'ai des gosses, c'est plus la même. T'as pas les mêmes craintes. Si ça pète, par exemple, faudra que je défende plus que ma peau : faudra que je défende la leur. Et puis moi, tu sais, je suis pas un guerrier, j'ai jamais fait de freefight et tous ces trucs là, au quartier j'avais de la chance, rapport à mon poids et ma taille, ma gueule et ma barbe aussi, on me respectait rien qu'à me regarder. Parfois, j'ai eu à me battre : ils arrivent à deux ou trois, ils veulent te jauger, mais t'as vu mon gabarit, pas que je sois musclé, hein, non ça c'est pas du muscle, c'est de la graisse, mais de la graisse, tu sais, une fois que c'est lancé avec la bonne vitesse, ça frappe. Fort. J'étale des gars facile avec ma graisse. Et puis ma taille, tu vois, je suis plus grand que la moyenne, donc la moyenne, je la domine, et un coup qui va du haut vers le bas, ça fait plus mal qu'un coup qui va du bas vers le haut, question de gravité, gravité de ma graisse dans leurs faces. Mais depuis que j'ai des gosses, c'est pas la même. Et quelque part, maintenant, je préférerais que ça pète pas trop fort, qu'ils aient pas trop de traumatisme, mais bon, si ça doit péter...

 

11 ans que je bosses ici, métier de merde, je fais partie des meubles, j'ai tout vu, le passage d'ANPE en Pôle Emplois par exemple, mais c'est pas finit, c'est bientôt la fin, les gens ne le savent pas, mais ils font tout péter ici aussi, bientôt y'aura plus ça, ce que tu vois, autour de toi, tout sur internet, tout depuis chez eux, et c'est tant mieux, vu toutes les enflures qui se disent conseillers, des pros de la disquette, oui, tous sur le carreau, et c'est tant mieux, qu'on les refoute au chômage ces grossistes en boîtes d'allumette, la petite fille aux allumettes, tu connais ? Belle histoire. Mes collègues, c'est les maquereaux de la petite fille aux boîtes d'allumettes, tu saisi ? A te refourguer du petit stage et du petit CDD et de la petite formation de derrière les fagots, à se gonfler leurs chiffres, à rentrer dans les côtats, bientôt, tous : sur le carreau. Et ça se mettra derrière son ordinateur, chez soit, à faire comme tout le monde : gratter des allumettes. De toute façon, tout va bientôt péter, les gens en ont marre, plus beaucoup de temps avant qu'ils se rappellent de le bouteille de gaz laissée il y a plusieurs étés, leur dernier vrai départ en vacance, en camping, pour faire la tambouille, plus beaucoup de temps avant qu'ils la remontent de la cave, la pose sur la table de la cuisine, un soir que les gosses sont partis, chacun dans leurs chambre sur leurs portables, fixer les réseaux sociaux, la bouteille de gaz sur la table et des idées dans la tête. Plus beaucoup de temps.

 

Moi ? 11 ans que je bosses ici, métier de merde, c'est très bien si je suis viré, comme tout le monde, je ferais ce que je sais faire : l'informatique. Ici, tu sais, je fais les entretiens plus l'informatique. Sauf que tout est chronométré, donc quand j'aide une de ces enflures de collègues pour des problèmes informatiques, je perds du temps sur les entretiens, alors à la fin de la journée, on m'engueule. Mais ça va pas durer très longtemps, 11 ans que je bosses ici, métier de merde.Tiens, je te mets en « indépendant », comme ça t'auras plus à venir ici, tu seras bien chez toi, le poète, et puis demande la CMU, hein, et le RSA, avant que ça pète.

 

 

M.F, septembre 2016.

 

La Mer

Elle voulait aller à la mer, en voiture, elle sentait qu'elle en avait un besoin, urgent, il fallait y aller, sur le parking du Cora, ne pas rentrer chez elle, à Massy, démarrer, mais la voiture de sa mère avait un problème d'embrayage, ou alors c'est moi qui étais trop plein de nerfs, moi qui passais les vitesses trop violemment, la voiture de sa mère je l'avais déjà éclatée, l'embrayage je l'avais déjà crashé pendant un voyage, de Massy jusqu'aux bords de seine, pas si loin, près de chez moi, dans le 77, il faisait beau, j'ai crashé l'embrayage, j'avais tordu mes nerfs, l'embrayage en main, et maintenant que la voiture de sa mère est réparée, elle veut aller à la mer, mais moi j'ai peur de crasher encore l'embrayage, sa mère ne veut plus que j'utilise la voiture, déjà là on a pris la voiture pour aller au Cora mais on en a pas le droit, alors si je crash encore l'embrayage, et cette fois-ci loin de Massy, loin du 77, près de la mer, ou pire entre les deux, entre nous et la mer, loin de la mer, nul part, si je crash encore l'embrayage quelque part, ça sera pire, mes nerfs pleins la poigne, ma main sur l’embrayage, mes dents qui crissent : bientôt elle m'en voudra pour ça.

Elle voulait aller à la mer, c'est con.

 

M.F, septembre 2015.

 

New Botianor

Droite dans son torse tatoué d’une trace de croc de tigre / gauche dans sa caboche conne de tronche de heurtoir. Clinch suivit de takedown qu’une clé articulaire de l’épaule ou un étranglement artériel viendra conclure. Classique Submission Grappling.

 

Dans la cage il y a deux cabots de Blancs qui se cognent le thorax épilé à coup de bastos gantées. Dans la salle il y a des Noirs imbibés qui se marrent.

Dehors il pleut. Demain matin la rue qu’on n’appellerait sûrement pas « rue » chez moi mais qu’on qualifierait plutôt de grande trace de poussière, peut-être chemin quoique bien trop large, le Chemin-des-Prés est aussi une trace de poussière mais plus petite puisque le père Mandrin avait du mal à y faire passer son camping-car au retour des vacances alors qu’ici les 4x4 flambant neufs côtoient les carcasses de taxis défouraillés qui roulent et croisent le camion Guiness qui livre le bar en liquide, il pleut.

Demain matin la trace de poussière plus large qu’un chemin ne ressemblera pas à la trace de poussière plus large qu’un chemin d’aujourd’hui.

C’est comme ça chaque jour et surtout après la pluie.

 

Après la pluie la trace de poussière orange devient rouge vif et les trous ont changé de place avec de nouvelles canalisations apparentes de nouvelles flaques d’eau et détritus qu’il te faudrait un passeur catégorie Charon et faux passeports pour traverser et de nouvelles pistes à tracer pour les 4x4 flambant neufs, carcasses de taxis défouraillés qui roulent et camions Guiness qui livrent en liquide, même les jours de pluie.

Là, il pleut. Il pleut alors on est resté dans le bar puisque la grande trace de poussière va devenir boue, nous on écluse avec les Noirs imbibés qui se marrent de voir un costaud blanc bien épilé marteler la cervelle d’un autre costaud blanc bien épilé. La mâchoire se décroche des deux côtés de la TV.

Et à travers la vitre du bar, il pleut. On n’appellerait même pas ça un bar par chez moi, juste une grosse cabane en bois avec une grande planche et de l’alcool dessus, même quand le père Mandrin ouvre son garage avec ses bouteilles de rouge derrière le camping-car en haut du Chemin-des-Prés, c’est pas un bar, c’est une planque. Même s’il y avait une TV dans le garage du Chemin-des-Prés avec deux cabots de Blancs dedans la TV qui se cognent le thorax épilé à coup de bastos gantées, ça serait toujours pas un bar, ça serait une planque mais ici, c’est un bar.

 

Bien sûr, ici, parfois il y a un billard, de l’air climatisé, des enceintes défoncées qui diffusent coupé-décalés et un barbecue.

Et même quand il y a tout ça et que ça ressemble plus à un bar même pour le père Mandrin, et bien si il y a une TV, il y a toujours deux cabots de Blancs dedans qui se cognent le thorax épilé à coup de bastos gantées. Du MMA. Et les Noirs dedans la salle qui se marrent. Et les deux mecs blancs, les costauds dans la cage dans la TV, se font mutuellement péter l’aorte à grand coup de mandales dans la cuirasse pendant que les Noirs s’imbibent en se tapant les côtes.

 

M.F, avril 2014.

Le père Mandrin

Le volant de sa Fendt 309 bien en main, les mains sont dégueulasses de terre et de cambouis jusque sous les ongles, le tracteur tout autant. Installé dessus le siège en simili cuir qu’a imprimé son fessier en négatif, écrasé qu’il est dessus. Un tas de corps dans ses plis de peau, juste sous les yeux, et même partout sur la face. Une casquette dessus. Des carreaux sur la casquette, des carreaux sur la chemise qui sort du trou de braguette, deuxième bouton en partant du haut qu’il a oublié de glisser dans son encoche.

« Ah, Excuse moi mon p’tit lapin ».

 

Au dedans de lui, une permanente trique. Une envie de trousser systématique. Une envie de trousser qui s’achemine en aqueduc le long de l’épine dorsale. De trousser Michelle Brunier pendant qu’il boit son demi à la Taverne du bourg, il est levé depuis tôt matin, elle achète systématiquement un bingo, trois euromillion et trois Astro, Sagittaire, systématiquement, et son envie systématique à lui de la trousser, comme de trousser les jeunes filles de son âge quand ils allaient à St-Mammès se baigner, à la corde, tu pouvais t’accrocher et faire Tarzan, ça venait de sortir, l’envie de trousser les filles en maillot de bain de laine qui sèchaient, étendues qu’elles étaient au soleil, l’envie de trousser sa femme, l’envie de trousser à la paela géante organisée par la commune, il y a la femme du nouveau voisin, avec ses lunettes rouges en écailles, ils viennent de Paris, pour le calme, l’envie de la trousser elle aussi, ou une de ces gamines sous drogue hallucinogène qui dansent devant des entassements d’enceintes, qui dansent, qui frappent de leurs bottes la terre, qui remuent ses champs en jachère, bordure de bois, qui frappent de leurs bottes la terre, la tassent, qui écrasent le sol, la terre qui devient molle, la boue qui remonte le long de leurs cuisses, qui frappent la terre qui la frappent de leurs bottes systématiquement et s’éloignent dans ses champs, divaguant de serpents qui soulèvent l’horizon, en extase devant son géant de fer, sa machine agricole, sa Fendt 309, qu’il a bien en main.

 

M.F, juin 2014.